exposition art & patrimoine hiver 2014

L’exposition Art Patrimoine « Clins d’oeil »

Du 27 janvier au 21 février 2014


Les relations de l’art contemporain au patrimoine si l’on exclut la dimension mémorielle :historique, politique ou familiale, de certaines œuvres, peuvent être considérées selon trois angles:
les artistes qui se référent explicitement à l’histoire de l’art,
la question de l’exposition: l’exposition d’œuvres d’art contemporain au sein de lieux patrimoniaux,
les artistes qui problématisent conceptuellement et formellement la question du patrimoine au sein de leurs productions.

Le premier cas est imputable directement à l’avènement de l’histoire de l’art comme discipline autonome, comportant ses propres règles, ses propres référents et sa propre évolution, cette volonté de créer une cohérence interne à un domaine de production humaine remonte à la renaissance et aux thèses de Vasari qui pensaient l’histoire de l’art de manière « positiviste et progressiste » à la manière d’un être humain qui croit vers plus de maturité, de maitrise, de vérité et d’autonomie et donc qui se construit dans le cadre d’ une filiation identifiable et logique. Le point culminant de cette dépendance historique et disciplinaire sera le classicisme et le néoclassisme, qui dans leurs quêtes du beau absolu se référaient explicitement au classicisme grec comme valeur esthétique indépassable. La modernité a bien sur un peu bousculé cette logique linéaire et évolutive. Mais paradoxalement bon nombre de ses représentants, parmi les plus célèbres, sont certes en rupture avec l’histoire de la peinture dite classique, mais également en référence constante à cette dernière, en rupture qu’en a la forme, mais en référence qu’en a l’esprit, de Manet à Picasso, les clins d’œil sont multiples de Velasquez à Titien pour l’un, de Gréco en passant par Cranach, Courbet ou Manet pour l’autre et dans le champ spécifique de l’histoire de l’art, Clément Greenberg reprendra indirectement les théories évolutionnistes de Vasari pour les appliquer au formalisme et à la modernité notamment dans sa théorie de l’art pour l’art, dernier avatâr du concept de vérité et de progrès en art.

Aujourd’hui, bon nombre d’artistes contemporains perpétuent (non sans humour le plus souvent,) cette tradition du clin d’œil, ils ont simplement déplacé leurs regards, les références étant à présent plus du côté des avant-gardes ou de la modernité que du côté de ce qu’il est convenu d’appeler l’art classique, déplacer leurs regards mais également modifiés leurs attitudes, il ne s’agit plus en effet de se référer, afin de s’inscrire dans une filiation qui participerait de la reconnaissance et de la validation de l’œuvre d’art en tant que telle, mais plus d’interroger de manière beaucoup moins révérencieuse, la pertinence des postulats esthétiques et conceptuels des productions de ces époques, les œuvres de la collection du Fonds Régional d’Art Contemporain Provence-Alpes- Côte d’Azur présentes dans cette exposition de : Saverio Lucariello, Philippe Mayaux, Roman Singer ainsi que celles de Stephen Loye et de Stéphane Bérard relèvent pour partie de cette attitude.

 

La question de l’exposition


L’insertion de l’art contemporain au sein d’édifices patrimoniaux, est d’un tout autre ordre, mais également d’une actualité cuisante et souvent polémique, ces modes d’expositions se sont multipliés depuis les années 80 avec quelques précurseurs, le Château de Oiron sous l’initiative de Jean Hubert Martin, et plus récemment le Château de Versailles, l’art dans les chapelles en bretagne etc. Il s’agissait à l’origine tout au moins d’une part, de sortir l’art contemporain de ses lieux consacrés, dans un souci de démocratisation culturelle, et d’autre part, dans le cadre des créations » in situ » de montrer comment l’art contemporain pouvait non seulement entrer en résonnance avec ces architectures, mais également comment celui- ci continuait sous d’autres formes et malgré sa contemporanéité à questionner des esthétiques rémanentes. L’intervention d’Etienne Poulle dans l’église de Salagon participe pour partie de cette interaction, entre une œuvre d’art contemporain et un lieu patrimonial, l’interaction est ici on ne peut plus légitime et cohérente, puisque les sculptures de cet artiste sont non seulement en relation avec l’architecture du lieu, mais sont même des morceaux de cette architecture à l’échelle une, le décalage entre l’original et la copie se situant «uniquement» dans l’aspect de ces répliques, dont les éléments de construction font référence au LEGO, des LEGO monumentaux, à l’échelle des pierres de taille qui constituent l’édifice. On est donc en présence d’un jeu de confrontation formelle et esthétique, entre deux modes de construction, la superposition de trames: celle de la construction romane et celle de la construction LEGO, deux modes de construction et deux histoires, en vérité un télescopage d’histoires et d’Histoire, Histoire de la construction, Histoire de l’architecture et Histoire de la sculpture, qui nous rappelle que dans toutes innovations, il y a toujours une part de rémanence, que toutes productions d’objets nouveaux et par extension que toutes idées nouvelles, s’inscrivent, dans des structures préexistantes qui ont durablement modelé, nos modes de pensée et nos affects, des structures qui évoluent sous l’impulsion de nos découvertes techniques, scientifiques ou artistiques, mais qui conservent curieusement par-delà les âges, des fondations d’une grande stabilité.

Les artistes qui intègrent une dimension patrimoniale au sein de leurs productions

Il s’agit ici de tous les artistes contemporains qui utilisent les codes, les savoir-faire, ou l’iconographie issus de notre patrimoine culturel, ces emprunts participent le plus souvent du télescopage ou plus classiquement du collage, c’est-à-dire de la juxtaposition ou superposition de pratiques, d’images ou encore d’objets appartement à des registres esthétiques, usuels ou temporels différents ou encore relevant de traditions différentes, créant ainsi des objets hybrides a forte portée conceptuelle. Ces productions fessant appel aux savoir-faire traditionnels mis au service « non sans humour » d’une iconographie contemporaine, nous amènent à nous interroger sur notre capacité à revisiter notre histoire et notre patrimoine, non plus dans une attitude réactionnaire, passéiste et révérencieuse, mais au contraire avec l’objectif de générer de nouveaux objets et de nouveaux concepts, interrogeant ainsi notre contemporanéité et sa difficulté à se nourrir et parallèlement à se libérer du passé pour construire son présent et son futur. Les œuvres d’Etienne Poulle à l’instar de celles de Wim Delvoye, ou même de Dewar et Gicquel entre autres, sont de cet ordre, il met ses savoir-faire (tailleur de pierre à ses débuts) au service d’une production qui met en exergue la question du poids de l’héritage et la manière dont nous composons avec lui ou pour paraphraser Nietzche «Les portes faix sont des portes faibles, la mémoire est un fardeau qui empêche le pouvoir et l’agir, la puissance d’affirmation», mais, Etienne Poulle n’est pas si catégorique (les temps ont changé), il nous démontre que cet héritage peut être un moyen, d’interroger également le temps présent, et notamment ici la question de la norme, qui a investi, via l’industrialisation, tous nos domaines de production: des jeux d’enfant (les LEGO) en passant par l’architecture (le préfabriqué), les objets et peut-être, même une partie de la création contemporaine. Mais afin de complexifier encore un peu plus ce postulat critique Etienne Poulle nous démontre également et a contrario que ces normes peuvent grâce à de subtiles manipulations devenir paradoxalement un levier pour générer des formes singulières qui renouent avec l’aura de l’œuvre d’art d’avant l’air de la reproduction.